lundi 7 janvier 2008

Nicolas Ungemuth

J'aime beaucoup le Figaro Magazine. Une fois les 30 premières pages sautées (les pénibles articles "Actualité"), tout est grandiose. Là, le compte-rendu d'une vente aux enchères (un secrétaire Louis XV au placage d'amarante recouvert de maroquin vert) ; ici, une prose enflammée nous vante des destinations touristiques lointaines : Saigon, Cuba, les côtes d'Istrie ; ici encore, les arômes des meilleurs pomerols et saint-émilions sont disséqués avec une science et un goût certains. Les pages culturelles sont un ravissement, surtout lorsque l'archiduc de Syldavie y présente, en exclusivité, les plus belles pièces de sa collection de maîtres vénitiens.

Et puis, dans chaque numéro, il y a un reportage édifiant. Un journaliste fou, parti séjourner on ne sait trop pourquoi dans les steppes de Mongolie, les passes afghanes ou les cols caucasiens nous livre une peinture magnifique mais réaliste des peuples ou des guerres oubliés. Qu'ils abordent la piraterie sur les côtes somalies, la construction des oléoducs kazakhs ou le portrait de Ramzan Kadyrov (le président tchétchène qui ressemble à un méchant de série B : il aime jouer à la boxe, essayer des Kalachnikov et faire le fou avec son tigre apprivoisé), les sujets sont toujours passionnants.

Dans les Figaro Magazine, tout est plus grand, plus beau, plus cher qu'ailleurs. Ne serait-ce que les photos, prises par les seigneurs de la pellicule, souvent publiées en pleine page (29 x 22 cm, s'il vous plaît) avec les encres les plus chatoyantes de la presse magazine.
Car le Figaro ne s'adresse pas à n'importe qui ; et surtout pas aux professeurs crasseux ou autres intellectuels partageux. Non, le Figaro Magazine est la gazette de l'élite, celle qui s'intéresse au rendement des obligations convertibles et des contrats en euros diversifiés ; celle qui orne ses salons des oeuvres de Paul Ranson et Albert Chazalviel ; celle qui met ses enfants dans le privé et au solfège ; celle enfin qui roule en berline allemande et fait de la voile à la Trinité. Voilà ce qui fait son charme.

Tout cela pour dire que, dans le Figaro Magazine, il y a aussi et surtout la petite chronique musicale de Nicolas Ungemuth, le plus méchant et le plus grand des journalistes rock. Première chose à dire, la prononciation de son nom a donné naissance à plusieurs écoles : l'anglaise ("eûngémeusse"), la française ("ongeumute") ; mais je demeure adepte de la version allemande ("ounnguémoute"), plus en adéquation avec le caractère du personnage.

Même si je ne partage pas toujours son point de vue, force est de reconnaître que cet homme a bon fond : amour pour la pop 60s, le Freakbeat, la Soul profonde ou le Blues du Delta. Bref, s'il est un chroniqueur en France à qui se fier : c'est lui. Et si le Figaro ne lui offre qu'une maigre colonne pour distribuer les bons et les mauvais points, la vraie mesure de son art se déploie dans Rock'n'Folk où il assure, entre autres, la chronique des rééditions.

Ungemuth, c'est un style à part. Ardent défenseur de l'adage "qui n'aime pas, châtie bien", le bonhomme n'a pas son pareil pour incendier, humilier les artistes et ceux qui les écoutent : "débiles congénitaux", "crétins", "abrutis", ... il n'existe pas de demi-mesure ; le tout servi avec un humour mordant, voire tordant. Bref, un intégrisme rafraîchissant contre les atteintes au bon goût et aux bonnes moeurs.

Le plus haut fait d'arme d'Ungemuth reste un dossier paru il y a quelques années dans Rock'n'Folk : "Les 40 pires groupes de rock de tous les temps". Là où un journaliste normalement constitué se serait contenté de réciter des groupes universellement haïs (genre Lorie dans sa période rock), Nicolas fut bien plus subtil : sa liste fut essentiellement composée de groupes aimés, admirés, ceux qu'écoutent votre voisin, vos amis et une grande partie des gens qui prétendent aimer le rock'n'roll.

Entre autres, nous avions donc Pink Floyd, Deep Purple, U2, Van Halen, Pearl Jam, Police, Dire Straits, Garbage (vous trouverez la liste complète sur ce forum). Autant de groupes que les esthètes haïssent en silence, presque honteux de ne pas participer au culte consensuel. Chaque nominé eut droit à une descente en règle, à chaque fois hilarante (Freddy Mercury étant, de mémoire, surnommé "la Castafiore moustachue").

Au numéro suivant, ce fut une nuée de courriers indignés dans la boîte aux lettres du magazine : "De quel droit ce môôssieur Ungemuth se permet de critiquer un groupe unanimement respecté par la presse et par mon entourage ?!?" Sauf que voilà : avec Ungemuth, quand un groupe a été mauvais il y plus de 20 ans, il n'y a pas prescription pour autant. Ce fameux article laissa également des séquelles les forums du Net ; partout, des fatwas furent publiées, réclamant la mise à mort du blasphémateur. Quoi qu'il en soit, d'autres ont beaucoup rigolé (et votre serviteur en fait partie).

Si la plume et le style Ungemuth nous sont familiers, qui sait à quoi peut ressembler le personnage? Pour ma part, je suis intimement persuadé qu'il possède les traits des bonshommes ci-dessous : ceux d'un dandy cruel, carnassier et raffiné.


Pour finir, j'aimerais évoquer un autre méfait du baron von Ungemuth. Dans chaque numéro de Rock'n'Folk, un journaliste décerne, à tour de rôle, le titre d'"Album du mois". La plupart, frileux, se contentent de sélectionner LE gros disque qui vient de sortir (Radiohead, Babyshambles, Arctic Monkeys) en se disant, bêtement, que si l'album se vend bien mais qu'ils ne l'ont pas encensé, ils passeront pour des buses. Ungemuth, lui, s'en fiche. Quand son tour arrive, il choisit les Embrooks, un groupe inconnu qui n'a jamais intéressé personne ; un groupe composé de gens trop laids pour faire la couverture des magazines (lire l'excellent article ici, au numéro 447). Mais vache de chez vache : qu'est-ce qu'ils tuent ces Embrooks.


Embrooks - Back in my mind
(site / acheter Yellow glass perspections chez Soundflat)

19 commentaires:

Pierre a dit…

Ungemuth meilleur journalite rock de France, c'est presque une évidence, ca fait toujours mal quand il descend des groupes que l'on adore, mais que de groupes géniaux découverts grâce à sa plume magnifique. Dans RnF il a aussi une page "garage freakbeat swinging london" qui met en lumière de bons groupes sixties. Question éthique j'ai du mal à acheter le figaro magazine, mais je le parcourerai la prochaine fois que je passe dans un relais! Quand à son identité, elle reste un mystère, je me souviens d'un hors serie rocknfolk special chansons ou chaque redacteur exhibaient son petit top perso et sa photo, tous sauf un ...

MrMeuble a dit…

C'était MrMeuble au dessus! je te fais confiance pour garder ma véritable identité ultra secrète ;).
Joli post en tout cas, ca m'a donné envie de me replonger dans la rubrique Reedition des RnF qui trainent chez moi.

Adrien BREUILLIER a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Adrien BREUILLIER a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Infrason a dit…

Bien vu pour la Castafiore moustachue. C'est encore plus drôle comme ça.
Merci.

Et Ungemuth, si tu nous lis, montre-nous ton vrai visage!

Adrien BREUILLIER a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Infrason a dit…

La réalité est parfois décevante.
Je le préférais en Olrik ou en Wellington...
Enfin bon, on l'aime bien quand-même.

Dominique a dit…

Merci pour cet article, à la hauteur du personnage qu'il encense. Sans Muth, que serait-on devenus, et surtout, qu'écouterions nous ? En tout cas, pas les Embrooks.

Eric a dit…

Très bon article sur ce personnage à part dans la littérature rokc en France.

Pour revenir sur les Embrooks, cet excellent groupe (très décevant sur scène par contre) a splitté en 2007.

Un nouveau groupe mené par le bassiste/chanteur Mole est né dans la foulée : The Higher State. Je les trouve encore meilleurs que les Embrooks.

Voici leur myspace : http://www.myspace.com/thehigherstategaragepsych
Ils méritent l'écoute.


Eric (PlanetGong)

Infrason a dit…

Ca n'a pas l'air mauvais les Higher state, même si ça sonne plus garage US qu'anglais.

Sinon, maintenant qu'Adrien nous a montré le vrai visage d'Ungemuth, est-ce que quelqu'un connaît la prononcation officielle de son nom?

Raskolnikov a dit…

Demandez-lui directement !

www.myspace.com/ungemuth

Copycontrol a dit…

Les groupies de M. Ungemuth peuvent avoir une idée de son visage dans Rock'n'Folk n°471, Novembre 2006, page 104.

heebooh a dit…

http://www.gonzai.com/ungemuth-vu-de-lexterieur/

Vous étiez au courant ?

Le Laboratoire Culturel a dit…

Ungemuth est certes un excellent journaliste, mais humainement, c'est une raclure...
pour sa photo c'est ici
http://archives.gonzai.com/wp-content/uploads/2008/09/ungemuth1.gif

Matador a dit…

Intéressant article. Même si sa rubrique rééditions est devenue poussiéreuse à force de revisiter d'obscures vieilleries mod, soul et rockabilly qui n'intéressent que les érudits, ce tonton flingueur est quand même - et il faut le remercier pour ça - l'un des seuls de ce canard à connaître sur le bout des doigts l'indie-rock américain (Pavement et cie) et une certaine musique noise/psyché (Spacemen3, Jesus & Mary Chain) qu'il estime à sa juste valeur. Je ne compte pas le nombre de fois où il a été capable de dire du bien de groupes indé, même mineurs, preuve d'un éclectisme surprenant pour un Barbey d'Aurevilly de la critique rock.

Chris Damned a dit…

Putain les mecs, faut redescendre...

http://shitshishit.blogspot.fr/2011/04/le-cas-ungemuth-la-grande-escroquerie.html


Un avis très arrêté, mais ferme et définitif...

Chris D.

Anonyme a dit…

J’avais entendu parler des petits articles de Monsieur Ungemuth sans y porter plus d’intérêt que ça n’en mérite.
Néanmoins en trainant au rayon rock d’une librairie J’ai eu l’occasion de feuilleter son bouquin, histoire de voir si par moment il pouvait écrire des choses intéressantes.
J’avoue ne pas l’avoir intégralement lu (il ne faut pas déconner non plus), mais 5 minutes c’est largement suffisant, vu l’intérêt de l’ouvrage.
Et il contient en fait, ô surprise, tous les clichés auquel on pouvait s’attendre, avec bien entendu l’habituelle critique du rock progressif et du metal avec les mêmes arguments désuets.
Tout simplement un mélange de Christgau réchauffé, avec un zeste de Lester Bangs (le talent en moins). Et surtout, surtout, surtout le repompage intégrale des digressions de la plupart des rocks critiks fin 70’s et début 80’s.
Bref, rien de nouveau sous le soleil, ce qui n’a rien de surprenant de la part d’une personne globalement allergique à l’originalité et à toute prise de risque artistique.
Il se contente donc de nous infliger ses digressions pseudo-sociologiques, pseudo-psychologiques et pseudo-philosophiques déjà lues et relues….
Et il croit bien entendu prendre des risques ou être original lorsqu’il qu’il émet des propos totalement formatés par la bien-pensance rock-critik des salons ou l’on cause.
Bref un pseudo-dandy qui n’a rien à dire, qui n’est que dans la posture (ce qui est la seule chose qui le fascine de toute façon), et pour qui le rock doit être une musique formatée, jouée par des musiciens surtout pas trop habiles.
Il croit encore que les Sex Pistols ne savaient réellement pas jouer comme on croit au Père Noël.
Bref un beau spécimen de cliché vivant qui reproche aux autres le manque d’humour qui l’accable.
Bref tout ça va faire beaucoup rire les fans de rock progressif et les fans de metal, qui ont l’habitude d’être ostracisés depuis tellement longtemps par une certaine presse que ce n’est pas quelques litres de bave supplémentaires qui va les affecter.
Et ça fait rire ces mêmes fans qui, boudés par les médias généralistes comme par les médias « branchés », ont depuis longtemps développé l’approche D.I.Y chère aux punks.
Bref ce bouquin va juste exciter une bande de quarantenaires ou cinquantenaires aigris qui vont se rappeler l’époque où il était de bon ton de partir en guerre contre Genesis et Jethro Tull.
Et les kids écouteront bien ce qu’ils ont envie d’écouter, sans se soucier de ces « arbitres du bon goût « à l’haleine fétide.




No Title a dit…

[Bref ce bouquin va juste exciter une bande de quarantenaires ou cinquantenaires aigris qui vont se rappeler l’époque où il était de bon ton de partir en guerre contre Genesis et Jethro Tull.]

C'est parfaitement vrai. En tant que cinquentenaire (j'ai quand même le droit d'exister, non?) la prose de ce gusse a le dont de provoquer chez moi une poussée d'adrénaline et d'urticaire.

No Title a dit…

Le Laboratoire Culturel a dit…
Ungemuth est (...), mais humainement, c'est une raclure...

Je n'aurais pas dit mieux....
Sauf que c'est un très mauvais chroniqueur (il ne mérite pas le terme de journaliste)