mercredi 2 janvier 2013

Quelques souvenirs de 2012




Certains désespéraient, d'autres trépignaient, mais la patience est aujourd'hui récompensée : Infrasons publie un nouvel article ; le premier depuis plus de quatre mois. Un rythme de sénateur, me direz-vous ; mais un contenu toujours aussi impérial puisque vous trouverez, comme en 2007, 2008, 2009, 2010 et 2011, une sélection des meilleurs chansons de l'année 2012 !

Trêve de blablas, place aux morceaux. En ajoutant simplement trois remarques :

1) Cette sélection récompense des chansons, et non des albums dans leur intégralité. Vous pouvez donc enregistrer le pire album du monde et avoir malgré tout vos chances de figurer dans la liste si le disque contient une bonne chanson.
2) Je me limite à une chanson par interprète.
3) Il n'y as pas de classement, si ce n'est alphabétique.

Vous pouvez télécharger l'ensemble de cette sélection (à quelques chansons près) en cliquant sur ce lien.


C'est une bien bonne idée qu'ont eu les Allah-las en choisissant le nom de leur groupe. Car, outre le fait de proposer un jeu de mot désopilant (Allah-las, hahaha !), il leur permet de figurer en tête des listes alphabétiques et, par extension, des sélections Infrasons 2011 et 2012. Révélés l'an passé avec le morceau «Catamaran», les Allah-las ont sorti cette année un premier album sur lequel ils déploient leur force tranquille, presque indolente.
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Un peu de hip-hop avec le premier album d'un gamin new-yorkais de 17 ans : Joey Badass. Appelé 1999 et disponible en téléchargement gratuit, il comporte plusieurs morceaux très bien fichus. «Pennyroyal» sort du lot avec sa ligne rythmique sobre et son superbe motif à l'orgue qui semble sorti d'une boîte à musique pour enfants.
(Télécharger l'album 1999)


Commençons par la mauvaise nouvelle : Bare Wires s'est séparé en début d'année. Mais rebondissons sur la bonne nouvelle : le groupe a légué un dernier album (Idle Dreams), parfait testament d'une formation qui nous a enthousiasmé ces dernières années avec son glamage (mélange de glam et de garage) parsemé de riffs tranchants et réjouissants.

Un article (lire ici) leur ayant déjà été consacré sur ce site, Bikini Machine n'a plus de secret pour les lecteurs d'Infrasons. Les Rennais ont à nouveau sorti un album de qualité (entièrement instrumental), ouvrant sur un «Bikini Theme» rappelant les géénriques composés par John Barry (James Bond, Amicalement vôtre, etc.). Notons que ce morceau figurait déjà en 2003 sur leur premier album (An Introduction to Bikini Machine) dans une version légèrement différente.


Qu'on se le dise : les Anglais sont de retour ! Nous avons suffisamment fustigé la décrépitude de la scène britannique ces dernières années pour ne pas nous réjouir des excellents disques sortis cette année par Jim Noir, King Krule, les Moons, les Kumari, les Vicars ou encore les Draytones. Et qui dit retour des Anglais dit retour des Beatles...
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Soyons francs : aussi talentueux soit-il, Foxygen est un duo déroutant. Ses chansons apparaissent tellement déstructurées, avec de continuels et brusques changements de mélodie, qu'il est parfois difficile d'y pénétrer complètement. La formule fonctionne cependant très bien sur le morceau «Make It Known», excellent morceau s'il en est. Une chose est sûre, ce groupe ne peut qu'être new-yorkais : la filiation avec Lou Reed et MGMT saute aux yeux.

Que ce blog soit frappé d'infamie et que le déshonneur s'abatte sur lui pour avoir omis de parler des Frowning Clouds jusqu'à ce jour. Car ces Australiens sont l'un des tous meilleurs groupes garage des dernières années. Après avoir écouté «Propellers», précipitez-vous sur «All Night Long», le tube imparable sorti l'an passé.

La chanson de l'année est l'oeuvre d'un obscur Néerlandais qui enregistre seul ses morceaux en jouant tous les instruments et en bricolant lui-même le son pour obtenir une patine 60s des plus réussies. Le résultat est stupéfiant : la Pop baroque de Jacco Gardner oscille entre les Zombies et le premier album de Pink Floyd, avec une qualité d'écriture exceptionnelle. L'incontestable révélation de l'année.
Il n'y a pas d'année réussie sans tube Power Pop. Cette mission échoit cette année à Gentleman Jesse. Tâche dont il s'est parfaitement acquitté, évoquant Stiv Bators, Elvis Costello et toute une myriade de groupes des années 1977-1982.


Belle surprise que Goat, groupe provenant de Korpilombolo, minuscule village de 529 habitants situé à l'extrême nord de la Suède, près de la frontière finlandaise. Autant dire qu'il n'y a pas grand chose à y faire sinon jouer de la musique. Et si possible de façon furieuse en mélangeant rock psyché, funk et sonorités asiatiques. Un son qui zlatane tout.
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Granville s'inscrit dans le sillage dessiné par La Femme ou Pendentif avec une Pop francophone évoquant le soleil et les bords de mer. Mais la France est un pays façonné par ses terroirs, et tandis que les Biarrots de La Femme chantent le surf sur la côte basque, le son des Granville est davantage emprunt d'une mélancolie rappelant la Normandie et la baie du Mont-St-Michel.

Il y a 10 ans, la presse s'extasiait sur le retour du rock garage et, après avoir rapidement évoqué le renouveau du Folk (avec l'anti-folk), s'est depuis intéressée à la résurgence des années 80. Dès lors, et puisque la musique n'est plus qu'un éternel recommencement, nous devons nous attendre à un retour imminent du Glam (qui s'opérera forcément en grande pompe et avec des paillettes). Dans cette optique, Hacienda fait office de précurseur avec son Boogie-Glam et ses choeurs entraînants («ouh-la-la ouh-la-la-ouh»).
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Liechtenstein - Heads on Golden Plate
Sans faire de bruit, et aussi discrets qu'un paradis fiscal perdu dans les Alpes, Liechtenstein parvient à figurer pour la quatrième fois dans la sélection annuelle d'Infrasons. Voilà qui n'est pas un mince exploit lorsqu'on songe au niveau d'exigence requis. Avec leur impeccable album Fast Forward, les Suédoises sauvent l'honneur des Girl-groups, quelque peu en berne cette année.
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Depuis deux ans, les Perpignanais des Liminañas ont trouvé une formule qu'ils répètent à l'envie sur tous leurs disques : un demi-tempo lancinant emmené par une basse décidée et un phrasé monocorde évoquant les productions de Gainsbourg. Quoique répétitive, cette formule est à nouveau gagnante, avec notamment l'excellent «Hospital Boogie», second morceau francophone de notre sélection.


Madness - My Girl 2
L'une des très bonnes surprises de l'année car, soyons honnêtes, qui était au courant que le célèbre groupe de Ska existait encore ? Et qui l'imaginait capable de sortir un tube frais et dansant en 2012 ? Les papis font de la résistance, comme on dit.
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Face à l'inépuisable armada de groupes provenant de San-Francisco, New-York a tenté de rivaliser cette année avec plusieurs groupes ou interprètes de qualité (Foxygen, Joey Badass). Signés sur l'excellent label Sacred Bones Records, les Men ont contribué à la bonne forme de la scène locale. La folkisante chanson «Candy» démontre le talent du groupe.



Guitariste des prolifiques Fresh & Onlys (qui avaient figuré dans nos classements 2009 et 2010), Wymond Miles trouve le temps d'enregistrer des disques en parallèle sous son nom. Publié par Sacred Bones Records (comme l'album des Men), Under the Pale Moon rappelle très fortement les productions des Fresh & Onlys avec cette patine inimitable qui évoque aussi bien les déserts arctiques que les volcans islandais.


Britanniques jusqu'au bout des ongles, les Moons sont emmenés par Andy Crofts, ancien claviériste de Paul Weller (lui-même ex-chanteur des Jam). Tout cela pour dire que le groupe a été biberonné à la culture Mod et, plus particulièrement, aux chansons des Kinks. L'influence du groupe des frères Davies est ainsi évidente sur «English Summer», formidable morceau dont la démo circulait sur Internet depuis 2007. Andy Crofts y reprend les thèmes préférés des Kinks : la météo, la description des petits détails qui émaillent le quotidien des Britanniques, et même une petite touche de conscience «working class». Ajoutons que l'album Fables of History regorge de superbes chansons, comme seuls les Anglais savent en produire.
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Attention, voici du lourd ! Et surtout du très grand. Originaires de Nashville, les Natural Child personnifient le rock'n'roll américain dans ce qu'il a de plus idéalisé et mythifié avec ce son bluesy qui donne envie de traverser le Nouveau Continent en Pontiac Firebird, fenêtres ouvertes et musique à fond. Voilà un son qui siéra aux amateurs des Rolling Stones (période Mick Taylor) et des Flamin' Groovies (période Teenage Head).



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Ce morceau est fou. Du moins à partir de 2 minutes 25 lorsqu'il bascule dans une bulle féérique pavée de xylophones multicolores. Je serais gendarme que je prendrais soin de contrôler tous les conducteurs de Ford Escort pour vérifier s'ils ne roulent pas sous l'emprise de substances dangereuses ; parce que certains n'ont pas l'air net. Quoi qu'il en soit, cela fait réellement plaisir d'écouter un nouvel album du Britannique Jim Noir ; peut-être le seul musicien à pouvoir s'approcher aujourd'hui de la perfection Pop Beach-Boysienne.


Comme l'an passé, la sélection Infrasons laisse la part belle aux groupes de San-Francisco. «Parrains» de cette scène passionnante, les Oh Sees ont à nouveau été à la fête en 2012, parsemant leurs morceaux des ingrédients qui ont fait leur marque de fabrique : riffs répétitifs, chant saccadé, rythme hypnotisant. Ajoutons qu'ils sont quasiment les seuls parmi cette scène san-franciscaine à bénéficier d'une production sonore bien travaillée. Sur ce point, Bare Wires ou Ty Segall feraient bien d'en prendre de la graine.
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A bien y regarder, cette sélection comporte très peu de morceaux de garage teigneux et enragés. Mais les Orwells sont là pour combler cette lacune. Originaire de la banlieue de Chicago, le groupe au nom très classe me rappelle fortement Harlem (formation qui semble par ailleurs s'être séparée). Les Orwells ont même un petit côté grunge avec ces enchaînements calme/accélération qui rythment leurs morceaux.


Autre groupe américain à suivre, le People's Temple (du nom de la secte qui avait organisé le suicide et le meurtre de 920 personnes en 1978) propose un garage psychédélique et sombre dont le son n'est pas sans rappeler celui du Chocolate Watchband. Ce ton mystérieux, légèrement inquiétant mais très réussi imprègne tout particulièrement la chanson «Right from Wrong».


Paul + John + George + Ringo + Rickenbacker + 1963 = les Resonars
Les mathématiques ont parfois du bon.
Et pour information, les Resonars viennent de Tucson, dans l'Arizona.



Originaires des îles Hébrides, au large de l'Ecosse, les Rivals se sont imposés comme les nouveaux n°1 en Grande Bretagne, obtenant le titre de meilleur groupe de l'année décerné par le NME. Co-écrit pour le groupe par Paul McCartney et par Paul Weller, le morceau «Sugar Babies» occupe depuis novembre la première place des charts anglais ; succès mérité pour ce titre qui a même réussi à mettre d'accord les frères Gallagher. Souhaitons-leur de poursuivre sur ce succès. Pour information, le groupe tourne régulièrement dans des petites salles à Paris et la première édition de leur tube «Sugar Babies» est encore en vente (en 45 tours) chez Mauvaise Foi Records. Il serait bête de passer à côté de pareilles occasions.


Derrière Souvenir Stand se cache Stéphanie Cupo, chanteuse et saxophoniste du New-Jersey visiblement marquée par les enregistrements de Phil Spector et des Shangri-las. La production a encore quelque chose d'amateur, mais les chansons possèdent un charme indéniable. Une affaire à suivre.


Les Australiens de Tame Impala ont à nouveau fait très fort cette année avec l'album Lonerism qui a atteint la 14e place des ventes en Grande Bretagne. Un succès étonnant pour un disque qui n'a rien à voir avec le reste du Top 50 car, avouons-le, cela fait bien 40 ans que le psychédélisme ne fait plus vendre. La production «hyper-méga-cosmique» de l'album a certainement contribué à cet attrait inattendu. Et cocorico, le disque a été enregistré en partie en France. D'où la pochette figurant les grilles du jardin du Luxembourg.
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Autre groupe anglais à avoir fait du bon boulot cette année, les Teen Velvettes semblent davantage obsédés par la Californie que par la perfide Albion. Car c'est d'un groupe surf qu'il s'agit, et des plus efficaces.



Les Triptides sont l'un des groupes les plus injustement sous-estimés du monde. Cela fait pourtant deux ans qu'ils enregistrent des morceaux d'une beauté inouïe évoquant aussi bien le surf californien que la Pop délicate des Zombies. Outre l'album Sun Pavilion dont est extrait «Need You», les Triptides ont sorti un excellent 45 tours sur le label français Croque Macadam («Bright Sky» / «Darling»).



Nick Waterhouse ne plaisante pas avec la notion de rétro. Et pas question de faire les choses à moitié : quitte à jouer une musique inspirée par le rock 50s, le rhythm'n'blues, la soul 60s, autant travailler son look par la même occasion pour se transformer en sosie de Buddy Holly. En dehors de cela, Nick Waterhouse et son groupe forment un excellent groupe de scène et ont enregistré plusieurs chouettes chansons cette année. «Raina», certainement la plus soul, sort du lot grâce aux voix divines des choristes.
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Une année ultra-productive pour White Fence qui, outre un album en duo avec Ty Segall, a sorti deux disques (Family Perdum, vol.1 et vol.2). La production «bricolée» des albums a tendance à lisser les morceaux du Californien, empêchant certaines chansons de ressortir et de se détacher. C'est chose dommage car White Fence a un réel talent d'écriture. Une production un peu plus dynamique pourrait tout à fait le rapprocher des Kinks période Village Green. Mais ne boudons pas notre plaisir, ces albums figurent parmi les meilleurs sortis en 2012 et offrent une liste de pépites longue comme le bras.



dimanche 26 août 2012

Le Tour du Monde des Garages et des Ménestrels (7) : Kenya

Après plus de deux années de pause, le Tour du Monde des Garages et des Ménestrels reprend sa route. Le périple, qui nous a fait partir du Japon, puis traverser la Chine, l'Indonésie, l'Inde, la Turquie, le Yémen et l'Éthiopie aborde aujourd'hui le Kenya. Mille remerciements au Docteur Nikki Mod, éminent africaniste qui a une fois de plus apporté sa contribution à la rédaction de l'article.



Daudi Kabaka

Musicien emblématique de la jeune nation kenyane, Daudi Kabaka naquit pourtant en Ouganda, en 1939, année au cours de laquelle s'éteignait Daudi Cwa II, «Kabaka» de Buganda, c'est-à-dire souverain du royaume. C'est en hommage au défunt roi que notre homme prit pour nom de scène Daudi Kabaka

Suivant son père à Nairobi, il entra en 1959 chez East African Records, label-groupe-studio qui prendra par la suite le nom d'Equator Sound. Réunissant plusieurs des meilleurs musiciens d'Afrique de l'est, cette structure enregistra plusieurs succès avec Daudi Kabaka à la guitare, développant un style chaloupé que l'on ne tarda pas à qualifier de «Twist africain». Chanté par Peter Tsotsi et Nashil Pichen (tous deux d'origine zambienne), le très joli «Pole Musa» donne une idée de ce qui pouvait faire danser Nairobi dans les années 60.

Le «tube» de Daudi Kabaka reste cependant «Harambee Harambee», composé avec Fadhili William. Faisant écho au slogan lancé en 1963 par Jomo Kenyatta, premier ministre de la toute jeune nation kenyane («Harambee» se traduisant grossièrement par «Joignons nos forces»), Kabaka signa un véritable hymne national diffusé inlassablement sur Voice of Kenya, la radio nationale. Pour l'anecdote, le chanteur répète plusieurs fois «Hakuna Matata», dicton popularisé par le dessin animé du Roi Lion. Car oui, sachez-le, il s'agit-là d'une expression swahilie signifiant «Il n'y a pas de problème» ; ce qui permet de déduire l'origine kenyane de Simba, Timon, Pumbaa et de tout le bestiaire du célèbre film d'animation.




Kakai Kilonzo et les Kilimambogo (Brothers)

Originaire de la tribu des Kamba, Kakai Kilonzo naquit en 1954 au pied du mont Kilimambogo (aussi appelé Ol Donyo Sabuk), montagne sacrée sur laquelle les dieux venaient séjourner lorsqu'ils n'étaient pas sur le Mont Kenya. Du moins y vivaient-ils jusqu'à l'arrivée du célèbre Sir Lord William Northrup Macmillan (1872-1925), ancien soldat américain anobli par la reine d'Angleterre. Attiré par la chasse aux grands fauves et proche ami de Theodore Roosevelt (qu'il accueillit deux fois pour lui faire découvrir les joies du safari), Macmillan entreprit l'exploitation des terres sauvages qui s'étendaient autour de la montagne sacrée, ouvrant la voie aux cultures d'ananas qui font aujourd'hui la réputation de la région.

Tour à tour berger puis travailleur agricole dans ces plantations d'ananas, Kakai Kilonzo apprit à jouer sur des guitares monocordes qu'il fabriquait lui-même à partir de boîtes en étain. Sa virtuosité n'ayant pas son pareil pour faire danser les foules, il put enregistrer un premier simple en 1974 («Kaylo kyakwa na Mary»), disque qui rencontra un succès immédiat.

Kakai et ses Kilimambogo Brothers jouirent d'une immense notoriété dans tout le Kenya, dès lors qu'ils adoptèrent le kiswahili (langue nationale) pour leurs chansons (le kamba, leur langue maternelle, étant moins usité). La population aimait en effet à entendre ses paroles empreintes d'humour, qui n'hésitaient pas toutefois à aborder des sujets politiques. Kakai composa ainsi en 1978 un hymne à la gloire du nouveau président Daniel Arap Moi («Fuata Nyayo» / «Suivez mes pas»), puis un hymne patriotique («Kenya inchi yangu») avant de dénoncer la tentative de coup d'état de 1982. L'adoption du kiswahili souligne quoi qu'il en soit la fibre nationaliste de Kakai Kilonzo et sa volonté de se faire la voix du Kenya plutôt que celle des seuls Kamba (certaines de ces chansons étant par ailleurs interprétées dans d'autres langues kenyanes telles que le dholuo ou le gikuyu). Cet élément n'était pas anodin dans un pays qui venait seulement d'acquérir son indépendance (en 1963) et qui devait encore construire son identité nationale.

L'idole de la musique populaire kenyane s'éteignit malheureusement assez jeune, de maladie, en 1987, laissant une kyrielle de chansons enjouées et exécutées avec maestria.
 


Le Victoria Jazz Band

Musicalement parlant, Kakai Kilonzo et ses Kilimambogo Brothers apparaissent comme les figures de proue de la Pop Kamba qui elle même s'apparente au Benga, style kenyan né du croisement entre la danse cubaine, la rumba congolaise et la musique jouée par différente tribus kenyanes (en particulier les Luo). Le Benga se caractérise pas des lignes ultra-rapides de guitare, aigües et entraînantes, posées sur une basse puissante, chargée de faire danser les foules.

L'apparition de ce style musial chez les Luo n'est pas un hasard : tribu située la plus à l'ouest du Kenya, sur les bords du lac Victoria, elle a été directement au contact de la foisonnante musique d'Afrique centrale (notamment congolaise). Mais tout ceci fera l'objet d'un prochain article.

Emmené par Ochieng Nelly Mengo et Collela Mazee, le Victoria Jazz Band fit partie des principaux représentants du Benga dans les années 70. Ses musiciens, comme beaucoup, apprirent à jouer sur des instruments qu'ils avaient eux-mêmes confectionnés, parfois en cachette. Collela Mazee expliquait ainsi qu'il était mal vu de jouer de la musique dans son entourage et qu'après avoir joué avec ses amis sur le chemin de l'école, il lui fallait dissimuler son instrument pour ne pas se faire punir par ses parents. La mauvaise qualité du son sur le morceau «Dominic Kasera» ne rend malheureusement pas justice au talent du groupe.



Les Kalambya Sisters

Autres représentants du Benga, les Kalambya Boys (emmenés par Onesmus Musyoki) jouaient soit seuls, soit en support des Kalambya Sisters. Ces dernières connurent un grand succès avec «Katelina», morceau sorti en 1983 sur un label allemand (Zensor) et qui eut droit à quelques écoutes sur des radios européennes.







Sukuma Bin Ongaro

Terminons notre sélection par un musicien originaire de la tribu des Luyha, à l'ouest du pays : Sukuma Bin Ongaro et son jeu de guitare proprement stupéfiant. Difficile de ne pas remuer les pieds et les épaules, entraîné que l'on est par ces grappes de notes sautillantes.

Sukuma Bin Ongaro - Mukamba leya
(morceau numérisé par l'auteur du blog Likembe)


Cet article ne prétend évidemment pas brosser un portrait fidèle de ce qu'est la musique kenyane dans toute sa diversité et sa richesse. Premièrement, car il évoque essentiellement le Twist africain et le Benga, deux styles qui ne sauraient couvrir le spectre complet de la production nationale. Et même s'il est toujours en vogue, le Benga doit composer aujourd'hui avec la concurrence du R'n'B, très populaire parmi les jeunes générations. Deuxièmement, et il s'agit-là d'un poncif, la musique kenyane ne peut s'appréhender véritablement qu'en concert, et en étant au Kenya. Son but premier étant de faire danser le public dans les clubs ou dans les fêtes, nous ne saurions la comprendre sans en partager l'atmosphère.

Ce caractère récréatif ne doit cependant pas occulter l'importance des messages politiques et sociaux véhiculés ces dernières décennies par ces véritables «ménestrels» modernes. Dans un pays traversé depuis 50 ans par des tensions violentes ou couvées, la musique a pu être, à certaines périodes, l'un des rares supports permettant d'exprimer des messages politiques à l'encontre du pouvoir en place ou des élites.

Ces messages prenaient parfois un caractère imagé, sous forme de récits attachés au quotidien et au vécu des musiciens (conflits familiaux, relations hommes / femmes, dangers de la grande ville, attachement à sa région d'origine et à ses coutumes, etc.). Certains musiciens n'hésitaient toutefois pas à véhiculer des messages plus explicites par le biais de chroniques relatant les élections ou les différents soubresauts politiques du pays (coup d'état, assassinat, etc.).

Un Européen ne peut donc saisir toutes les subtilités de la musique kenyane ; à moins d'avoir vécu au pays, de connaître son histoire et d'en parler les différentes langues. Mais, rassurez-vous, il n'est pas nécessaire d'être africaniste ou africain pour pouvoir l'apprécier.




lundi 30 juillet 2012

Les Vicars


Triste nouvelle cette semaine puisque nous avons appris la disparition de Chris Langeland, le guitariste des Vicars. Il y a longtemps que je m'étais juré de vous présenter ce groupe et il est dommage d'avoir attendu de telles circonstances pour le faire. Il fallait pourtant bien que je rende hommage à un groupe que j'ai toujours trouvé épatant ; jusqu'à aller le voir à trois reprises en concert.

Quatuor à leurs débuts, les Vicars étaient l'un des rares groupes britanniques à m'enthousiasmer depuis 3-4 ans (car, il faut bien l'avouer, la scène musicale anglaise s'est effondrée depuis la fin des des années 2000). Devenu un trio, le groupe du Suffolk avait évolué vers un son de plus en plus marqué Beat 60s qui évoquait les premières chansons des Kinks ou des Milkshakes.

Soyons honnête, les Vicars n'ont jamais été un groupe d'album à mes yeux ; peut-être en raison de la voix si particulière du chanteur. Il s'agissait en revanche d'un extraordinaire groupe de scène qui savait faire danser le public et lui communiquer sa joie et son enthousiasme. S'appuyant sur une rythmique sobre et précise (avec une batteuse garçon manqué et un chanteur/bassiste qui sait reprendre mieux que personne les mimiques des Beatles), les Vicars n'en proposaient pas moins un son cru et énergique grâce à la guitare de Chris Langeland dont le tranchant rappelait la technique d'un autre guitariste anglais (Wilko Johnson des Dr.Feelgood).

Sorti l'an dernier en 45 tours (et repris dans une version légèrement moins bonne sur leur dernier album), «Every Day» demeure pour moi le meilleur morceau du groupe. Il s'agit même d'une chanson extraordinaire avec son effet stop/redémarrage en intro, son rythme dansant, puis son évolution vers un chaos explosif dans lequel s'entremêlent les effets de guitare «Freakbeat» de Chris Langeland et la basse folle de Mike Whittaker (ressemblant au fond sonore des messages diffusés sur Radio Londres).

Vicars - Every Day (2011)
(extrait d'un 45 tours)

Autre morceau qui me plaît particulièrement, «The Beat» avait déjà été posté en 2009 sur Infrasons. L'intro agressive rend parfaitement compte du talent du regretté Chris Langeland.

Vicars - The Beat (2009)
(extrait de l'album Psychotic Beat !)

jeudi 19 juillet 2012

Chalk and Numbers


Excellente surprise que ces Chalk and Numbers ! Le duo de Brooklyn n'est pas un «girl-group» au sens strict du terme, puisqu'il ne comprend qu'une seule fille (en plus d'un grand dadais qui ressemble à Où est Charlie lorsqu'il porte ses lunettes). Il ravive pourtant comme personne le souvenir des Shangri-las, des Chiffons, de Bobbie Gentry et de toute la Pop féminine des années 60. Soit mille raisons de se frotter les mains et d'y prêter une oreille.

Un séjour en Chine m'avait convaincu que toutes les Asiatiques chantaient faux ; voire complètement faux. Remercions donc Sable Yong (la chanteuse de Chalk and Numbers) qui pourfend cette idée de la plus belle des façons (Ko Shih des Knockouts avait déjà ébranlé mes certitudes, mais je n'y voyais que l'exception confirmant la règle).

Et puis, bonne nouvelle, tous les morceaux du groupe sont téléchargeables gratuitement sur leur page Bandcamp. Il faudrait être fou pour ne pas en profiter.
(extrait du maxi He Knew / page Bandcamp)

lundi 4 juin 2012

Souvenir

Lorsque le climat n'est pas propice au développement de la Pop francophone, il faut faire comme pour les fruits et légumes et importer d'Espagne. Le soleil y est plus clément et les guitares plus chatoyantes.

Sentant le filon, quelques jeunes gens de Pampelune se sont associés  au sein du groupe Souvenir et inondent depuis plus de dix ans notre marché de produits frauduleusement labellisés «Made in France». Ils trompent ainsi les consommateurs peu regardants sur l'origine des produits, au plus grand mépris de la réglementation européenne.

Combien de ménagères ont ainsi été flouées en achetant les albums Premier essai ou Présage de l'hiver, pensant naïvement soutenir notre terroir et nos producteurs nationaux ?

Mais qu'y pouvons nous ? Comment lutter face à la fraîcheur des produits de Navarre gorgés de sucre et de vitamines ? Quelles armes opposer au charmant accent (très «Por que vas») de Patricia de la Fuente ? Alors tant pis pour les paniers AMAP, tant pis pour les circuits courts et tant pis pour les producteurs locaux : cette semaine j'achète espagnol.

(site / extrait du maxi Souvenir)

lundi 12 mars 2012

Asphalt Jungle

J'ai dû écouter cette chanson 150 fois, 200 fois peut-être, et malgré toutes mes tentatives pour en décrypter, déchiffrer et décortiquer les paroles, je n'ai jamais compris un traître mot de ce que chante Patrick Eudeline. J'ai pourtant eu recours aux techniques les plus pointues : un dictionnaire sanskrit, une pierre de rosette, une machine de décodage allemand datant de la seconde guerre mondiale.

Mais peut-être faut-il avoir vu le film Qui êtes-vous Polly Magoo ? de William Klein pour déceler le sens du morceau ; ou peut-être a-t-on simplement à faire à une poésie surréaliste qui se libère de toutes contraintes liées à la syntaxe ou à la signification (après tout, la chanson sort la même année que «Ça plane pour moi», chef-d'œuvre d'absurdité s'il en est).

Intelligible ou pas, «Poly Magoo» fait partie de mes chansons françaises préférées et complète la liste de morceaux formidables issues du mouvement Punk de 1977 («A bout de souffle» de Marie et les Garçons, «Fier de ne rien faire» des Olievensteins ou «Betsy Party» de Starshooter).

Bien-sûr, on ne saurait parler de cette chanson et du groupe Asphalt Jungle sans évoquer son chanteur : Patrick Eudeline. Jeune journaliste pour le magazine musical Best, Eudeline s'évertua à passer de la théorie à la pratique en 1976 en montant un groupe et en enregistrant trois 45 tours, dont «Poly Magoo». Devenu l'un des principaux collaborateurs de Rock'n'Folk (où il côtoie l'inimitable Nicolas Ungemuth), il continue aujourd'hui à entretenir son image de dandy dépravé ; et pas uniquement dans ses articles : votre serviteur a eu l'immense privilège de le croiser un jour titubant sur un trottoir et s'affalant sur une poubelle verte siglée «Ville de Paris». Ou quand le mobilier urbain devient jungle de l'asphalte...

Perdus sous la pluie, un duffle-coat habille tous les mauvais garçons /
Tour à tour, ils se prennent, pour le fils de Bruce Lear [Bruce Lee ???] /

Quelque chose de bubble-gum, à chemin nos uniformes /
Habitude bien trop étrange. Poly Magoo partage /

Perdus sous la pluie, un duffle-coat habille, tu rencontres l'indifférence /
Tu radotes au talkie-walkie pour le fils de Bruce Lear /

Quelque chose de bubble-gum, à chemin nos uniformes /
Habitude bien trop étrange. Poly Magoo partage /

Perdus sous la pluie, un duffle-coat habille, SOS en espéranto /
Pour la horde de commandos, mais fixe un peu à noircir /

Quelque chose de bubble-gum, à chemin nos uniformes /
Habitude bien trop étrange. Poly Magoo partage/

Je veux être Poly Magoo, je veux être Poly Magoo, ...


Comprenne qui pourra ... Et si certains interprètent les paroles différemment, je serais heureux d'en débattre dans le cadre d'un colloque scientifique.

(extrait de la compilation Nos années Punk)

mardi 31 janvier 2012

Les quasi-Beatles

Je ne suis pas assez fou pour vouloir analyser en profondeur l'influence exercée par les Beatles sur la production musicale des quarante dernières années. L'entreprise serait évidemment trop fastidieuse et reviendrait, grosso modo, à étudier l'impact du soleil sur le climat terrestre.

C'est donc à un exercice plus modeste (et plus amusant) que je vais me livrer aujourd'hui : sélectionner des morceaux qui ressemblent à s'y méprendre à des chansons des Beatles, tant par leur composition que par leurs arrangements instrumentaux et vocaux. La ressemblance avec le groupe de Livepool est si frappante sur les morceaux choisis qu'il serait préférable de parler d'hommage plutôt que d'influence. Et je tiens à préciser que ce côté «pastiche» ne me dérange pas outre mesure ; l'originalité à tout prix n'ayant jamais été un gage de qualité et un hommage bien ciselé valant toujours mieux qu'une expérimentation casse-oreilles.

Note : j'ai délibérément choisi de ne pas faire figurer de groupes contemporains des Beatles (Swingin' Blue Jeans, Monkees,...) dans cette sélection car l'abondance de «copies» des Beatles à cette époque aurait rendu la liste interminable !


Badfinger - Come and Get It (1969)
(extrait du 45t Come and Get It)

À tout seigneur tout honneur, Badfinger se doit de figurer en tête de notre sélection. Largement oubliés aujourd'hui, les Gallois avaient pourtant été «adoubés» par les Beatles qui voyaient en eux leurs successeurs, au point de les signer sur leur maison de disques (appelée Apple mais qui n'a rien à voir avec Steve Jobs).

Afin de donner un coup de pousse à leur carrière, Paul McCartney leur offrit même «Come and Get It», morceau dont il avait enregistré une (superbe) démo quelques mois auparavant, seul en studio et en moins d'une heure chrono. La chanson fut un succès et précéda deux-trois tubes ... avant que les ventes ne s'étiolent et que des problèmes juridiques ne minent le groupe ; jusqu'à provoquer le suicide du bassiste et du guitariste/claviériste. Un joli gâchis.


Rutles - I Must Be in Love (1978)
(extrait de The Rutles)

Impossible d'évoquer l'influence des Beatles sans évoquer les Rutles, groupe fictif créé par Eric Idle et Neil Innes (membres des Monty Python) dans leur célèbre documentaire pastiche. Car en dépit de l'esprit potache dans lequel a été réalisé ce film, un soin tout particulier a été apporté à la bande son, à tel poins que les chansons semblent parfois provenir de la discographie officielle des Beatles.


Spongetones - She Goes Out With Everybody (1982)
(extrait du 45t She Goes Out With Everybody)

Au début des années 80, les Spongetones faisaient partie de ces innombrables groupes «hommages» qui s'évertuent (encore aujourd'hui) à reprendre le répertoire des Beatles dans les bars, les bal et les kermesses.

Mais doté d'un indéniable talent, le groupe de Caroline du Nord vola rapidement de ses ailes et commença à écrire ses propres morceaux, avec un son très proche de celui des Beatles dans leur période 1963-64 ; de quoi ravir tous les amateurs de guitares Rickenbacker (au son si carillonnant) et de choeurs estampillés Liverpool.


Pussywillows - Hold My Hand (1990)
(extrait de la compilation Rutles Highway Revisited)

Et oui : les filles aussi peuvent sonner comme les Beatles ! Et même comme les Rutles (lire plus haut) puisque les Pussywillows reprirent en 1990 une chanson de ce groupe pastiche qui lui même s'évertuait à ressembler aux Beatles (l'arroseur arrosé en somme). Quoi qu'il en soit, cette version est on ne peut plus charmante et donne un avant-goût de ce que sera la carrière d'April March (alors membre du groupe). Celle-ci fera en effet parler d'elle quelques années plus tard avec le morceau «Chick Habbit» (reprise de «Laisse tomber les filles») et l'album Triggers.


Kaisers - She's Gonna Two Time (1994)
(extrait du 45t She's Gonna Two Time)

En pleine période Britpop (Oasis, Blur et consorts), rares étaient les gens à s'intéresser à ces Écossais. Mal leur en prenait, car les Kaisers étaient réputés pour leurs excellentes prestations scéniques. A la manière des Milkshakes, ils excellaient dans un style Merseybeat/R'n'B qui rappelait les concerts sauvages donnés par les Beatles au Kaiserskeller de Hambourg ou à la Cavern de Liverpool. D'ailleurs, y a-t-il un lien entre les Kaisers et la Kaiserskeller ? Mystère.


Go - She's Prettiest When She Cries (2007)
(extrait de Howl on the Haunted Beat You Ride)

Ce n'est pas la première fois que l'on évoque les Go sur Infrasons (lire cet article-ci et aussi celui-là). Rien d'étonnant puisqu'il s'agit de l'un des tous meilleurs groupes de ces 15 dernières années. Contrairement aux cinq autres formations présentées dans cet article, les Go n'étaient pas obnubilés corps et âmes par les Quatre Gars de Liverpool et disposaient d'une palette sonore bien plus large. L'influence Beatlesque apparaît surtout sur leur dernier album (l'extraordinaire Howl on the Haunted Beat You Ride). Piano McCartneysien, voix Lennoniennes, mélodies sublimes : les Go signaient là leur chef-d'œuvre.


dimanche 11 décembre 2011

Quelques souvenirs de 2011

Note : Blogger m'a demandé de retirer les liens MP3 qui figuraient dans cet article. C'est un peu embêtant, mais ça ne doit pas nous enlever notre belle humeur pour autant. Et puisqu'on ne peut rien faire contre Pascal Nègre et ses sbires, j'ai remplacé les mp3 par des liens de streaming vers Youtube, Bancdamp, Soundcloud ou autres. Toutes mes confuses, et bonne écoute tout de même !


Ce blog n'est que la partie émergée de notre activité. Infrasons officie en effet parallèlement comme agence de notation musicale, distribuant les bons et les mauvais points aux artistes et évaluant chaque année leur crédibilité sur les marchés financiers. Apôtres des politiques de rigueur, nous devons lutter inlassablement contre les concepts albums prétentieux, les instrumentations indigestes, les solos interminables et toutes les boursouflures qui écorchent nos tympans.

Lorsque l'on se voit investir d'une telle mission, la sévérité doit s'imposer, y compris vis-à-vis des élèves doués mais par trop insouciants. Ainsi, cette année, nous n'avons pas hésité à sanctionner des artistes certes sympathiques mais qui n'ont pas fournis les efforts nécessaires pour figurer dans notre sélection (Strange Boys, Horrors, Girls,...).

La Grande-Bretagne voit quant à elle sa note souveraine dégradée ; une décision logique puisqu'elle n'a pas tenu compte des multiples avertissements que nous lui avions adressée. L'appauvrissement de la scène musicale anglaise s'est poursuivi et l'écart avec les États-Unis (plus particulièrement la région de San-Francisco) ne cesse de se creuser. Seules des mesures drastiques semblent pouvoir remettre cette nation sur le droit chemin.

Que l'on se rassure, certains éléments montrent encore l'exemple et conservent, en toute justice, leur note A-A-A (Bare Wires, Go ! Team, Liechtenstein, Ty Segall, Tim Cohen, ...), preuve que l'effort, le talent, voire l'audace paient toujours. Rendons hommage donc aux musiciens qui ont su traverser cette année de crise sans dériver de cap. Cet article doit contribuer à les remercier en listant les chansons que nous avons préférées en 2011, comme nous avions pu le faire en 2007, 2008, 2009 et 2010.



Alabama Shakes - I Found You
(extrait de Alabama Shakes / site)
A force d'écouter du Garage, on oublie qu'il y a aussi des gens qui savent chanter, et bien. Bon, évidemment, je force un peu le trait, mais toujours est-il qu'il est rafraîchissant d'aller voir ce qui se fait ces temps-ci en matière de Soul ; notamment chez les fabuleux Alabama Shakes. D'ailleurs, pour faire un bon groupe de Soul, ce n'est pas bien sorcier : on met une grosse mama noire au chant et hop, on tient la formule magique.


Allah-las - Catamaran
(extrait du 45t Catamaran/Long Journey / site)
Les Allah-las doivent autant leur présence ici à leur nom (le plus bête jamais vu depuis les Zyklon Bees) qu'à leur excellente chanson «Catamaran» (sorte de «Roadrunner» du marin). Nul doute qu'une fatwa sera bientôt prononcée contre le groupe chapeauté par Nick Waterhouse et qu'il devra se terrer quelque part en Alaska pour échapper aux vengeurs du Prophète. Heureusement, il nous restera toujours cet excellent disque pour penser à eux.


Bare Wires - Back on the Road
(extrait de Cheap Perfume)
Pacal Nègre nous a parlé longuement de Bare Wires cette année (lire l'article ici). Inutile donc de vous les présenter à nouveau. Retenons simplement que leur nouvel album (Cheap Perfume) est dans la veine du précédent et contient encore quelques morceaux irrésistibles comme «Back in the Road». Ajoutons simplement que, selon une étude Insee, 68% des meilleurs riffs de guitare actuels sont signés Bare Wires (étude réalisée en décembre 2011 sur un panel représentatif de 800 consommateurs).



Black Lips - New Direction
(extrait de Arabia Mountain / site)
Groupe potache s'il en est, les Black Lips ont confié la production de leur dernier album à Mark Ronson, personnage dont on a toujours apprécié le travail ici (Amy Winehouse, Lily Allen, Candie Payne,...). Même si cette association ne semble pas faire l'unanimité, le résultat me paraît assez réussi. C'est en effet rafraîchissant de pouvoir entendre du Garage avec une production sonore soignée. Des morceaux comme «Raw Meat» ou «New Direction» n'en sortent que grandis.


Les Bof ! - Ils vont tuer le R'n'R
(extrait de Nous sommes les Bof ! / site)
Comme leur nom ne l'indique pas, les Bof ! sont Écossais ... mais avec un chanteur marseillais ! Après s'être fait remarqués en 2007 avec un 45t contenant des chansons aussi marrantes que «J'ai perdu mon mojo», ils reviennent cette année avec un album plus Yéyé que jamais. Avec son riff inspiré du «1977» des Clash et son titre revendicateur, «Ils vont tuer le R'n'R» a évidemment attiré notre attention.



Charles Bradley - Stay Away
(extrait de la compilation de reprises de Nirvana Nevermind / site)
Si l'on mange si mal dans les cantines scolaires et dans les restaurants inter-entreprises, c'est peut-être parce que les chefs cuisiniers travaillant dans ces établissements ne sont pas faits pour ce métier. Leur vocation est ailleurs. C'est ce qu'a compris Charles Bradley à 51 ans, après une vie passée derrière les fourneaux ; laissant son tablier, il a décidé de devenir chanteur Soul à plein temps. Avec une voix à la James Brown et accompagné par les musiciens maison du label Daptone, il a estomaqué tout le monde cette année en proposant une reprise Soul d'un morceau de Nirvana. Soyons honnête, l'originale n'était pas notre tasse de thé ; la reprise est le morceau de l'année.


Tim Cohen (Magic Trick) - Daylight Moon
(extrait de The Glad Birth of Love / site)
Je soupçonne depuis un petit moment Tim Cohen de s'être cloné. Comment pourrait-il faire autrement pour sortir autant d'albums chaque année, que ce soit en solo ou avec les Fresh & Onlys. Saluons donc son clone n°06B43 pour son superbe album The Glad Birth of Love. Un numéro de série tellement productif qu'il pousse le vice jusqu'à agréger plusieurs chansons dans le même morceau, comme sur ce «Daylight Moon» qui démarre tout doucement avant de s'échapper dans de magnifiques envolées vaporeuses.



Cults - Bumper
(extrait de Cults / site)
J'ai beaucoup hésité avant d'intégrer les Cults dans la sélection 2011. Premièrement car leur album est très en-deçà des espoirs suscités l'an passé par les premières chansons. Deuxièmement car le morceau «Bumper» n'est qu'un plagiat du «Give Him a Great Big Kiss» des Shangri-las ; et c'est justement là l'aspect délicat : avec une telle chanson pour modèle, la copie est forcément efficace, fût-elle en-deçà de l'originale. Nous serons donc magnanime cette année, eu égard à la jeunesse du groupe. Mais attention : les Cults devront impérativement tenir compte de nos mises en garde à l'avenir, sous peine de se voir décerner un avertissement conduite.


Davila 666 - Esa nuna nenca regreso
(extrait de Tan bajo)
Le côté brouillon des morceaux de Davila 666 a toujours eu tendance à me rebuter. Mais lorsque les Porto-ricains prennent la bête par les cornes et s'astreignent à une vraie discipline, on ne peut que s'incliner devant le résultat. Chœurs entraînants, rythmes martelant, ce «Esa nuna nenca regreso» doit leur servir de boussole pour leurs prochains enregistrements.


Friends - I'm His Girl
Chez Infrasons, on a toujours une grande marmite de goudron chaud saupoudré de plumes. Nous la maintenons à bonne température, prêts à la déverser sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la Pop des années 80. Et pourtant, Dieu sait si nous aimons ce morceau new-yorkais branchouille, son clip estampillé «Années Reagan» et le groove qui se dégage de l'ensemble. Quelque chose me dit que ces Friends referont parler d'eux très prochainement.


Go ! Team - Ready to Go Steady
(extrait de Rolling Blackouts / site)
A chaque nouvelle sortie d'un disque de Go ! Team, on se frotte les mains. Car on est sûr d'y trouver 4 ou 5 très bons morceaux et ce mélange inimitable de Funk, de son Girl-groups et de Hip-hop. S'il ne s'agit pas de leur meilleur album, Rolling Blackouts ne nous a pas déçu, avec notamment ce charmant «Ready to Go Steady».


Human Eye - Impregnate the Martian Queen, part 2
(extrait de They Came from the Sky)
La claque sonore de l'année ! Evoquant aussi bien Love et que les Stooges, ce «Impregnate the Martian Queen, part 2» semble bel et bien venir d'une planète rouge et volcanique, balayée par des tourbillons de poussière et d'hématite. Le résultat est aussi terrifiant qu'entraînant.


Hunx & his Punkx - Lovers Lane
(extrait de Too Young to Be in Love)
Avec Hunx et ses Punkx, il ne faut pas s'arrêter aux pochettes de disques, d'un goût pour le moins douteux. Car il s'agit avant tout d'un excellent groupe oscillant entre le Glam, la Power Pop et le Rhythm'n'blues, capable d'évoquer les excellents Detroit Cobras sur le morceau «Lovers Lane».


Jacuzzi Boy - Automatic Jail
(extrait de Glazin')
L'excellente surprise de l'année ! Avec Glazin', le groupe de Miami nous offre une myriade de perles Power Pop plus enthousiasmantes les unes que les autres. Difficile de n'en retenir qu'une, mais «Automatic Jail» ressemble tellement à un morceaux des Buzzcocks qu'il aurait été criminel de laisser l'année passer sans vous le faire écouter.


Liechtenstein - Meantime
(extrait du simple Meantime)
Les Suédoises de Liechtenstein sont une valeur sûre. Sobres, appliquées, mais surtout inspirées, elles parviennent toujours à se glisser dans nos sélections annuelles. «Meantime» laisse percevoir un groupe qui se rapproche de plus en plus d'Electrelane et de sa beauté glaciale.


Limiñanas - (I've Got) Trouble in Mind (écoute ici)
(extrait du 45t (I've Got) Trouble in Mind)
Nos Perpignanais préférés nous avaient laissé un excellent souvenir l'an passé avec un album des plus réussis. Leur dernier 45 tours s'inscrit dans la même lignée avec des références de plus en plus marquées au Gainsbourg période «Bonnie and Clyde». L'alternance du chant en français et en anglais participe évidemment à cet effet très Zip ! Shebam ! Pow ! Blop ! Wizz !


Paul Messis - The Problem With Me
(extrait de The Problem With Me / site)
Paul Messis a de la chance : il joue depuis quelques années avec plusieurs des meilleurs musiciens anglais. Autrefois bassiste des excellents Fallen Leaves, il est accompagné depuis quelques temps par d'anciens membres des Embrooks et de Higher State, soit ce qui se fait de mieux de l'autre côté de la Manche en matière de rock 60s. Mais ce n'est pas le tout d'être bien accompagné ; encore faut-il savoir composer de jolies ballades byrdsiennes, pleines de guitares carillonnantes à 12 cordes. Ce que Paul Messis fait à la perfection.


Oh Sees - Carrion Crawler
(extrait de Carrion Crawler/The Dream / site)
Autres représentants de l'inépuisable scène san-franciscaine, les Oh Sees n'avaient encore jamais eu l'honneur de figurer dans une sélection annuelle Infrasons. La faute nous en incombe car ils publient des disques à un rythme presque aussi soutenu que les Fresh & Onlys. Les Oh Sees sont certainement le groupe le plus perché de toute cette scène néo-psychédélique californienne avec une rythmique répétitive, hypnotique, syncopée qui les rend reconnaissables entre mille.


Pendentif - Riviera
(extrait du 45t Pendentif)
Déjà présentés il y a quelques mois sur ce blog (lire l'article ici), les Bordelais de Penedentif nous ont enchanté cette année avec une Pop rafraîchissante et estivale, dans un esprit proche de celui de La Femme. Un regret malgré tout : la fille qui tient le micro sur «Riviera» ne semble pas être la chanteuse principale. Dommage, car le groupe perd largement de son intérêt sur les morceaux chantés par des voix masculines.


Pushy Parents - He's My Saturday (écoute ici)
(extrait du 45t Secret Secret)
Les Pushy Parents ne sont pas un véritable groupe, mais plutôt un projet de studio suédois regroupant la chanteuse des Andersen Tapes et différents pontes de la Pop scandinave (compositeurs, arrangeurs,...). «Secret Secret», la chanson phare, a tout pour devenir un tube phénoménal, mais nous avons plutôt choisi de vous faire écouter «He's My Saturday» et son rythme Northern Soul emmené par une ligne de percussions des plus réussies.


Ty Segall - Goodbye Bread
(extrait de Goodbye Bread / site)
Il y a un an, nous évoquions la ressemblance amusante entre la voix de Ty Segall et celle de John Lennon. Sur le morceau «Goodbye Bread», c'est plutôt avec Alex Chilton et Big Star que nous établirons un rapprochement. Mais trêve de comparaisons, retenons surtout que son dernier album contient plusieurs superbes chansons, davantage à mon sens que sur le précédent ; et que le chien sur la pochette a une bonne tête.


Ana Tijoux - 1977
(extrait de 1977 / site)
«1977» fait figure de curiosité au sein de cette sélection. Ce n'est pas tous les jours en effet qu'Infrasons vous a présenté des rappeuses franco-chiliennes. Mais il faut un début à tout. Avec son instrumentation hispanisante, son rythme tout en arrêts/redémarrages et l'excellente voix d'Ana Tijoux, vous ne pourrez qu'aimer ce morceau.


Triptides - Going Under
(extrait du 45t Going Under / Bandcamp)
Nous fondons énormément d'espoirs sur les Triptides, groupe américain qui marie avec bonheur Pop 60s et Surf. Vous ne trouverez toutefois pas les Triptides sur les plages surchauffées du mois d'août, bondées de touristes et de vendeurs de churros. Vous les verrez plutôt hors saison, sur des côtes désertes, recouvertes d'une brume mélancolique. Le timbre voilé du chanteur nous ferait même penser à celui des Zombies, orfèvres Pop des années 60. A noter que le 45t Going under/Outlaw vient d'être publié par Croque Macadam, nouveau label français qui chapeaute également les recommandables Guillotines et Spadassins.


Vivian Girls - I Heard You Say
(extrait de Share the Joy)
Que l'on ne s'y trompe, Infrasons n'est pas un supporteur inconditionnel des Vivian Girls. Malgré toute la sympathie que peuvent susciter ces trois louloutes cherchant à mêler le son des Shangri-las et des Jesus & Mary Chain, leurs enregistrements nous paraissent encore perfectibles. Toutefois, bâtis autour de mélodies ambitieuses et de chœurs travaillés, certains morceaux nous obligent à déposer les armes et à reconnaître leur talent, à l'instar de ce «I Heard You Say», chant de noël parfait pour ces périodes hivernales.


Nick Waterhouse - Is That Clear
(extrait du 45t Is That Clear / site)
Nick Waterhouse est l'un des personnages les plus étonnants du moment. Alors que tous ses amis san-franciscains semblent obsédés par le Garage psychédélique des années 60, Nick a choisi d'aller plus loin et de voyager dans la décennie précédente. Costume impeccable, lunettes à gros montant : Nick a tout d'un Buddy Holly moderne. Ses enregistrements ne sont pas en reste puisqu'ils évoquent un Eddie Cochran jouant avec les Sonics. Une vraie curiosité.


Wax Idols - All Too Human
(extrait du 45t All Too Human/William Says / site)
Encore un groupe de San Francisco, un de plus ! Rien ne sert de lutter, c'est bien là-bas que tout se passe. Mais aussi foisonnante soit-elle, la scène locale reste un petit monde puisque la chanteuse du groupe a auparavant joué avec les sus-cités Bare Wires et Hunx et ses Punkx. Au-delà de ses influences Garage, Wax idols dégage un parfum gothique et légèrement New Wave qui n'est pas sans évoquer Siouxsie et les Banshees.


White Fence - A Pearl Is Not A Diamond
(extrait de Is Growing Faith)
Déjà encensé ici l'an passé, White Fence nous a encore offert l'un des meilleurs albums de l'année (Is Growing Faith), toujours avec ce son bricolé, usé mais charmant. La ballade psychédélique «A Pearl Is Not A Diamond» est à ce titre la mieux produite des chansons figurant sur l'album ; l'une des plus jolies également. Et puis, un morceau sur les perles ne pouvait pas passer inaperçu sur un blog ayant pour slogan «Quelques perles sous un océan agité» !


Bonus 2010

La Femme - Sur la planche
(extrait du maxi Le Podium#1 / Bandcamp)
En guise de conclusion, rappelons que le meilleur morceau de l'année est en réalité une chanson sortie ... en toute fin d'année dernière ! Alors oui, c'est vrai, je triche un peu, mais tous les prétextes sont bons pour réécouter «Sur la planche» et son Surf irrésistible. Je vous renvoie à l'article écrit sur le groupe en janvier (en cliquant ici).