mardi 18 octobre 2011

Gloria Walker

Autant l'avouer tout de suite : Infrasons ne vous en apprendra pas beaucoup sur Gloria Walker, les informations concernant la chanteuse étant des plus rares.

Originaire de Milledgeville, ancienne capitale de Géorgie et cité dans laquelle mourut le bluesman Blind Willie McTell, Gloria Walker enregistra trois 45 tours pour la maison Flaming Arrow à la fin des années 60.

Mama noire dont le physique et la voix en feraient une digne mère de Sharon Jones, Gloria Walker parvint à enregistrer l'un des morceaux soul les plus poignants des années 60 : «Walking with My New Love», sommet de simplicité et de maîtrise, dialogue passionné entre une section de cuivres qui s'époumone en boucle et la voix puissante et tranquille de la chanteuse, le tout ponctué par les glissades fulgurantes de la guitare.

Prévoyant que ce morceau aiguisera les appétits, je mets également en écoute l'excellent «Please Don't Desert Me Baby», enregistré la même année.

Gloria Walker enregistra encore trois 45 tours aux sonorités plus funk pour le compte du label Federal avant de disparaître de la circulation. A notre grand dam.


mardi 27 septembre 2011

Pascal Nègre parle de Bare Wires

PDG d'Universal Music France, président de l'influente Société Civile des Producteurs Phonographiques, mais surtout ami de longue date, Pascal Nègre nous a gentiment adressé une lettre, nous priant de bien vouloir la diffuser aux lecteurs d'Infrasons.

C'est avec joie que nous en divulguons aujourd'hui le contenu, profitant de l'occasion pour transmettre nos amitiés à Pascal ainsi qu'à Ouafou, le fidèle labrador qui lui permet de mener une vie normale malgré ses problèmes d'audition. Profitez pleinement de vos vacances à Saint-Paul-de-Vence et revenez-nous aussi frais et joviaux qu'à l'habitude !

«Cher Infrason, si je prends aujourd'hui ma plus belle plume, c'est pour mettre en garde tes lecteurs contre un groupe nommé Bare Wires. Je dois en effet l'avouer : un certain nombre d'éléments m'indisposent, pour ne pas dire m'inquiètent, chez ce trio.»

«Je suis tout d'abord scandalisé par l'anarchie capillaire dont font montre ces jeunes gens. À quel jeu jouent-ils ? À celui qui aura la coiffure la plus tombante ? La rouflaquette la plus touffue ? Une chose est sûre : je refuse de me voir infliger plus longtemps ces espèces de Ramones à moustache. Leur place est au zoo.»

«Certes, ce genre de considérations esthétiques peut vous paraître accessoire, mais c'est bien mal me connaître. J'ai toujours prôné l'harmonie et l'élégance, cherchant constamment à distiller une subtilité délicate dans les productions d'Universal Music, qu'il s'agisse de Bon Jovi ou de Zebda. Aussi suis-je particulièrement mal à l'aise devant cette flagrante absence de goût affichée par Bare Wires.»

«Passons le reste de l'accoutrement, par simple charité chrétienne, et intéressons-nous aux visuels proposés par le groupe. Je pense évidemment à la pochette de Seeking Love, leur deuxième album, certainement la chose la plus dégoulinement rose qu'il m'ait été donné de voir. Une pochette rose ? C'est absurde. De Figaro Madame à Cosmopolitan en passant par Elle, tout le monde s'accorde : cette couleur sera à bannir la prochaine saison. Cet hiver, il nous faudra plutôt miser sur des camaïeux grenats ou caramels que l'on associera hardiment au bleu de Prusse ou au vert mélèze. Mais du rose ! Ces Bare Wires ne peuvent-ils pas être sérieux cinq minutes ? C'est à croire que non.»

«Dernière chose qui me tracasse : Bare Wires n'est finalement qu'un énième groupe provenant de San Francisco. Je n'ai rien contre cette ville, mais c'est un véritable matraquage que l'on nous impose : Ty Segall, Oh Sees, Fresh & Onlys, White Fence, Sonny et les Sunsets, ... , il n'est plus possible d'aller où que ce soit sans entendre l'un de ces groupes. Pour quelqu'un qui, comme moi, croit aux bienfaits de la diversité musicale, cette situation est quelque peu gênante. Misons au contraire sur des artistes issus d'horizons différents, et notamment sur la scène francophone : Michel Sardou, Hélène Segara, Amaury Vassili, Mylène Farmer : autant d'artistes que je continuerai à défendre vaille que vaille chez Universal Music.»

«En espérant que les lecteurs d'Infrasons puissent entendre mon appel, je salue à nouveau la qualité de ce blog qui défend avec brio les valeurs défendues par Universal Music et par la Société Civile des Producteurs Phonographiques.»
«Amicalement,
Pascal Nègre.
»

Note biographique : sur sa page Wikipédia, il est précisé que Pascal Nègre «a découvert les artistes Khaled, Zebda et No One Is Innocent», qu'il est «l'interlocuteur privilégié de Mylène Farmer, Michel Ponareff, Michel Sardou, Lara Fabian, Marc Lavoine et Bernard Lavilliers», qu'il «supervise pour le territoire français les carrières de U2, Eminem, Sting, Lionel Richie, Melody Gardot, Lady Gaga, Black Eyed Peas». Pascal Nègre est Officier des Arts et des Lettres et Chevalier de la Légion d'Honneur.

Bravo Pascal, tes combats t'honorent.

Bare Wires - Dancing on a Dime (2010)
(extrait de Seeking Love)
Bare Wires - Don't Ever Change (2011)
(extrait du simple Don't Ever Change/Ready to Go)
Bare Wires - Wanna Fight (2011)
(extrait de la compilation Group Flex de Castle Face Records )




mardi 30 août 2011

Dandy Livingstone

En 1979, les Specials affolent les Îles Britanniques avec leur détonant croisement de Ska jamaïcain et de Pop anglaise. Le public s'enthousiasme pour ce groupe qui arbore fièrement des motifs à damiers noirs et blancs, symbole de son caractère pluri-ethnique. Entre autres succès, la formation atteint la 10e place des ventes en reprenant un morceau de Dandy Livingstone : «Rudy, a Message to You».

L'interprétation est excellente, le succès est mérité. Cette reprise a toutefois un tort : elle occulte quasiment la version originale ; or, quiconque a pu l'écouter en est convaincu : elle surpasse mille fois la reprise des Specials.

On aurait tort malgré tout de considérer «Rudy, a Message to You» comme LE chef-d'oeuvre de la musique jamaïcaine. Tort car il s'agit d'un morceau britannique, son interprète ayant émigré à 15 ans en Angleterre et ayant effectué toute sa carrière artistique (comme chanteur ou producteur) dans la perfide Albion. Tort aussi car cette chanson dépasse les frontières du rocksteady, du bluebeat, du ska, du reggae ou de tout ce que l'on qualifie habituellement de musique jamaïcaine. Merveille parmi les merveilles, le morceau de Dandy Livingstone s'élève jusqu'à la perfection Pop frisant au passage la voute céleste de la Soul. Bref, elle fait partie des plus belles chansons écrites ces 5 758 dernières années.

Tout n'est qu'excellence : le rythme tout d'abord, entêtant, accrocheur et adouci par la voix de Dandy Livingstone, d'une beauté ahurissante. Mais déjà est-on conquis par le morceau que surgit le solo, sommet du genre, enchevêtrement magistral de cuivres qui se répondent et s'enlacent avec un brio époustouflant (le célèbre tromboniste Rico Rodriguez participe à l'enregistrement et accompagnera les Specials dix ans plus tard lorsqu'ils reprendront le morceau). Rien à dire, nul n'a fait mieux.

Un dernier mot sur les paroles de la chanson. «Rudy» ne désigne pas un prénom mais est un diminutif de «Rude Boy», argot jamaïcain que l'on traduirait aujourd'hui par «Racaille» ou «Mauvais garçon». Dandy Livingstone envoie donc en 1967 un appel aux gangs qui plongent le pays dans la violence depuis son indépendance (en 1962). «Arrête de filer un mauvais coton, ou tu finiras en prison», c'est en substance le sens de la chanson.


dimanche 10 juillet 2011

Le Kid et les Marinellis


Dans la course effrénée à laquelle se livrent les blogs musicaux pour élargir leur audience et renforcer leur part de marché, Infrasons a été battu (oui avouons-le) il y a quelques semaines par l'un de ses concurrents les plus dangereux : Requiem pour un twister. Plus vif et plus réactif, ce site nous a devancé en publiant un article sur le Kid et les Marinellis, groupe que nous brûlions de vous présenter.

Fort heureusement, il y a longtemps que nous ne nous embarrassons plus du moindre scrupule sur Infrasons. Et dans ce monde de requins, nous n'hésitons pas une seconde à voler un sujet à l'un de nos concurrents, aussi respectable soit-il. C'est à ce genre de bassesse que nous allons nous livrer aujourd'hui.

Hébergeant un ancien membre des Breastfeeders (formation qui a su se bâtir une petite réputation de l'autre côté de l'Atlantique), le Kid et les Marinellis nous permettent surtout d'évoquer l'excellence de la scène québécoise, scène largement francophone qui ne souffre d'aucun complexe face à sa voisine américaine. Si nos médias hexagonaux ne snobent pas systématiquement la production musicale de la Belle Province, ils gagneraient à piocher dans son vivier rock'n'roll plutôt que dans ses «chanteuses à voix» (Céline D. et consorts).

Extrait du premier simple du groupe, la chanson «Camille» est emmenée par une ligne de sitar évoquant les 5 Gentlemen (excellent groupe français des années 60) et ponctuée de cris déchirants qui semblent avoir été empruntés au fameux «You're Gonna Miss Me» des 13th Floor Elevators. Les plus érudits d'entre vous en déduiront le caractère sauvage et psychédélique de la chanson ; ils auront raison et seront enchantés par le morceau.

(extrait du 45t Le Kid et les Marinellis)

samedi 18 juin 2011

Un peu de Northern Soul...


Le récent article sur les Mods m'a donné envie de vous parler plus longuement de la Northern Soul, puisqu'il s'agit d'une des composantes essentielles de ce mouvement.

Commençons par une mise au point qui devrait vous permettre de briller dans les dîners mondains et de gagner une encyclopédie à Questions pour un Champion. Aussi étrange que cela puisse paraître, la Northern Soul n'est pas l'opposé exact de la Southern Soul.

Voilà qui mérite une explication : le terme Southern Soul désigne un style musical typique du sud des États-Unis (représenté par des garçons comme Ray Charles ou Otis Redding) ; il s'agit d'une musique sauvage et moite portant encore le parfum des champs de coton et des alligators du Mississippi (j'aime faire appel aux vieux clichés, ce doit être mon côté paresseux). De son côté, la Northern Soul ne désigne pas forcément la Soul du nord des États-Unis mais les morceaux (souvent américains) diffusés en boucle au tournant des années 1960-70 dans des clubs en vogue au nord de l'Angleterre (d'où l'appellation «Northern»)

Tout cela nous amène à une nouvelle explication (qui devrait au moins vous permettre de gagner un camembert au Trivial Pursuit). A partir de 1967, une partie de la jeunesse anglaise reste hermétique aux nouveaux mouvements musicaux qui transfigurent la Pop et la Soul (psychédélisme, retour du blues, funk,...) et regrette le son «Mod», plus frais et plus rythmé. Ces jeunes gens se retrouvent donc le week-end pour danser dans des clubs (très populaires dans le nord de l'Angleterre) passant des anciens morceaux Motown et toutes sortes de raretés Soul, Ska ou Rythm'n'Blues. Ainsi naquit l'appellation Northern Soul.


La Northern Soul se définit donc avant tout comme une Soul dansante. Elle doit être rythmée (parfois jusqu'à la syncope, comme le «Tainted Love» de Gloria Jones), urbaine, élégante et correctement produite. D'une certaine façon, il s'agit du versant Pop de la Soul. Outre le rythme, les choeurs occupent souvent une place primordiale avec un jeu de «Call and response» hérité du gospel (une voix aigüe répétant ou répondant aux paroles du chanteur).

On ne parlera donc pas d'artistes Northern Soul mais plutôt de morceaux Northern Soul, puisque n'importe quelle chanson répondant aux critères mentionnés ci-dessus pouvait se trouver adoptée par le public Northern Soul, même si son interprète versait habituellement dans un style différent.

Vous avez déjà pu entendre un peu de Northern Soul ci et là sur Infrasons (Barbara Randolph, Gloria Jones, Alan Brown Set, Edwyn Collins), mais il était temps qu'un article soit spécifiquement consacré au sujet. Passons donc en revue quelques uns de nos titres favoris.


Martha Reeves et les Vandellas

Commençons par un classique du genre. Groupe phare de la maison de disques Motown, les Vandellas personnifient à l'envi le son Northern Soul avec leur rythme entraînant, leur tambourins sautillant et leurs voix en entrelacs. Reprise par plusieurs groupe Mods, «Heatwave» est évidemment l'une des plus grandes chansons de tous les temps.


Martha Reeves et les Vandellas - Heat Wave (1963)


Les Flirtations

Les Flirtations étaient trois grandes gigues qui aimaient se promener en robe de chambre rouge dans des abbayes médiévales en ruine (du moins si l'on en juge par leurs vidéo-clips). Cela mis à part, leur «Nothing but a Heartache» est le meilleur Aspirine que je connaisse.




Flirtations - Nothing but a Heartache (1968)


Les Four Tops

La Northern Soul n'est pas qu'un truc de filles. Autres poulains de l'écurie Motown, les Four Tops avaient trouvé la recette magique pour faire danser les blancs, les noirs, les garçons, les filles et tous les autres.






Four Tops - It's the Same Old Song (1965)


Les Poppies

La Northern Soul regroupe aussi bien des classiques Motown que de véritables raretés, telles les Poppies. C'est là tout le mérite des DJs qui officiaient dans les soirées Mods anglaises : saluons leur capacité à dénicher des perles inconnues ou oubliées de tous.



Poppies - There's a Pain in My Heart (1966)


Gigi et les Charmaines

Des compositions dignes des Vandellas, des voix capables de rivaliser avec les Supremes, une instrumentation proche des morceaux Motown,... : à vrai dire, je ne comprends pas pourquoi ce groupe n'a pas rencontré le succès auquel il pouvait prétendre. Encore une injustice à réparer.



Gigi et les Charmaines - Girl Crazy (1966)
Gigi et les Charmaines - Poor Unfortunate Me (1967)


Candy et les Kisses

Filles de pasteur, le groupe commence sa carrière sous le nom des Symphonettes avant d'opter pour un nom encore plus mièvre. Mais ne nous y fions pas : ces filles sont des tueuses et leur «81» possède le rythme absolu !





Candy et les Kisses - The 81 (1964)


Le Frank Popp Ensemble

La Northern Soul ne se cantonne pas qu'à l'Amérique et aux années 1960. Les Allemands du Frank Popp Ensemble prouvent ainsi que Düsseldorf peut être aussi explosive que Détroit avec cet hymne rétro des plus réussis. Et retenez bien : les ados dans le coup ne portent pas de jeans !




Frank Popp Ensemble - Hip Teens Don't Wear Blue Jeans (2001)


Et aussi :
la Northern Soul est une source intarissable de joyaux. J'aurais ainsi pu vous parler des Sapphires, de Jimmy James, Johnny Moore, des Peter's Faces, des Soul Survivors, d'Edwin Stars, de R. Dean Taylor, Frank Wilson, Chris Clark, Lorraine Silver, des Marvelettes ou Barbara McNair. Mais il y aura bien d'autres occasions.

mardi 7 juin 2011

Girls


En 2-3 ans, San Francisco a engendré une myriade de groupes plus talentueux les uns que les autres (Fresh & Onlys, Oh Sees, White Fence...). La logique voudrait que l'on soit maintenant blasé et que l'on fasse la fine bouche vis-à-vis des albums produits sur les rives californiennes. C'est pourtant chose impossible : il va encore falloir nous soumettre et rendre les armes devant un groupe san-franciscain. Les coupables s'appellent Girls, formation prodigieuse qui, avec son maxi Broken Dreams Club (sûrement une association rivale du Lonely Hearts Club des Beatles), nous offre le disque Pop le plus enthousiasmant depuis Little Joy (sorti en 2008).

Avec une production riche et chaleureuse, parsemée de cuivres, une voix «elvis-costellienne» et des mélodies délicatement traînantes proches du Big Star de la grande époque, ces Girls ne peuvent qu'épater.

Girls - Broken Dreams Club (2010)
Girls - Substance (2010)
(extraits de Broken Dreams Club)
Girls - Laura (2009)
(extrait de Album)


lundi 25 avril 2011

Les Mods : vérités et contre-vérités

Infrasons s'attaque aujourd'hui au mythe le plus intouchable de la culture rock - les Mods - avec toute son objectivité habituelle.

Commençons par un rappel historique. La culture Mod est un phénomène quasi-strictement anglais apparu à la fin des années 50 et qui concernait, initialement, une poignée de jeunes gens passionnés de musique noire américaine et, plus précisément, de jazz ou de rhythm'n'blues (avant de se convertir à la Soul dansante et au Beat jamaïcain). Au-delà de la stricte dimension musicale, ces Mods s'étaient fixés un principe de vie : être à tout prix modernes, élégants, urbains et dynamiques (ce que le manager des Who - Peter Meaden - résuma par cette maxime : «Clean living under difficult circumstances»).

Ces avant-gardistes (le terme «Mod» étant une abréviation de «Moderniste») adoptèrent des codes et des accessoires qui, très vite, devinrent leurs signes de reconnaissance : scooters Vespa ou Lambretta, coiffures «à la française» et tenue vestimentaire travaillée (costumes sur-mesure, chemises Ben Sherman,...) ; car c'est là un point essentiel : un vrai Mod est tenu d'avoir la même passion pour sa garde-robe que pour les enregistrements de James Brown.


Au début des années 60, le succès des Beatles et des Rolling Stones éveilla la curiosité des jeunes Anglais pour le rhythm'n'blues. Les rangs des Mods se trouvèrent brusquement élargis et cette sous-culture se vit érigée en phénomène de société. Or, la Grande-Bretagne a toujours aimé diviser sa jeunesse en «clans» rivaux (punks, skinhead, suedeheads, teddy boys,...) ; il fallut donc trouver un ennemi aux Mods : ce furent les rockeurs.

Tout opposait en apparence les Mods et les rockeurs : scooters contre motos, élégance urbaine contre graisse de moteur, danses rythmées contre équipées sauvages, costumes ajustés contre cuirs poussiéreux. Alors l'inévitable arriva : la guerre fut déclarée à l'été 1964 et Mods et rockeurs s'affrontèrent sur les plages de Brighton dans des rixes qui affolaient la presse anglaise.

Pour une autre raison, les années 1964-1965 furent charnière pour les Mods. En effet, alors qu'ils se focalisaient jusque-là essentiellement sur la musique noire américaine, la plupart des Mods se tournèrent vers de jeunes groupes anglais qui électrisaient et révolutionnaient la production musicale (Who, Small Faces, Creation). Ce fut un vrai tournant puisque, pour la première fois, des formations à succès se réclamaient de la culture Mod, offrant au mouvement de nouveaux porte-étendards et conférant à ce courant un caractère purement anglais (comme le prouvent les vêtements des Who taillés dans des drapeaux britanniques ou la fameuse cocarde bleu-blanc-rouge qu'arborent encore aujourd'hui les Mods). De façon assez curieuse, on pouvait désormais être Mod en n'écoutant que des groupes de rock anglais et en ne connaissant rien à la musique noire américaine.


Le phénomène Mod s'estompa avec l'arrivée du courant psychédélique de 1967 avant de resurgir 10 ans plus tard lorsque sortit le film Quadrophenia (adapté d'un concept-album des Who racontant l'histoire d'un jeune Mod) et que triomphaient des groupes estampillés «néo-Mods» (tels les Jam ou Secret Affair).


La qualité affichée par certains groupes néo-Mods (les Prisoners ou les Television Personalities) a renforcé l'attrait et la fascination exercée par ce courant. A tel point que les Mods semblent être la seule sous-culture rock «intouchable» (les hippies étant moqués, les punks méprisés, les blousons noirs ringardisés et je vous épargne les gothiques new-wave et les hardeux). Elégants, modernes, talentueux, inventifs et multiculturels : les Mods ont tout pour eux !

Mais, chez Infrasons, un tel consensus suscite la méfiance. Adossés à la scientificité qui fait notre réputation, nous allons tenter de déconstruire cette «légende dorée» pour en extraire le vrai de l'exagération.



- LA CULTURE MOD EN QUESTIONS -
(un grand dossier Infrasons)


Question n°1 : les groupes Mods étaient-ils si talentueux ?
Réponse : OUI


Oui oui oui et cent fois oui ! Entre 1964 et 1967, les groupes Mods ont créé l'un des genres musicaux les plus aboutis de l'Histoire (souvent appelé le Freakbeat). Explosifs, enthousiasmants, parsemés d'effets sonores audacieux, leurs enregistrements subjuguent toujours par leur qualité et leur fougue. Birds, Action, Alan Brown Set, Mockingbirds, Sands, John's Children, Beatstalkers,... : même les groupes dits de seconde division avaient avaient ce je-ne-sais-quoi de grandiose.



Question n°2 : les groupes Mods avaient-ils la classe ?
Réponse : NON

S'il est bien une vérité à rétablir, c'est celle-ci : la plupart des groupes Mods étaient vêtus comme des sacs. Et c'est bien là un paradoxe ; car si les Mods étaient obnibulés par leur apparence et par leur accoutrement, les groupes musicaux censés les représenter faisaient souvent montre des goûts vestimentaires les plus approximatifs.

Si les Who s'en tirent, somme toute, plutôt bien avec leurs tenues taillées dans le drapeau britannique, l'accoutrement des autres formations prête franchement à sourire. Quelques images pour illustrer ces propos :

Coiffures oscillant entre la nuquette et la choucroute, vestes trop larges et pantalons de pyjama : les Creation étaient aussi mal accoutrés que talentueux




Si les Small Faces n'avaient pas choisi d'avoir des têtes de hobbits, ils avaient en revanche délibérément choisi de porter des chemises à jabot, des cols pelle à tarte et de ressembler à une troupe de cirque



Et puisque Infrasons aime pousser la provocation jusqu'à ses limites les plus folles, n'ayons pas peur de clamer cette vérité, certes brutale : les rockeurs avaient au moins autant de style que les Mods. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un oeil à leurs montures respectives ; qui oseraient comparer les Norton, BSA, Triumph et autres motos de grande classe utilisées par les rockeurs anglais aux agaçants scooters Mods qui, aujourd'hui encore, enragent les automobilistes de toutes les métropoles ? Et, avouons-le, un blouson en cuir sera toujours plus racé qu'un costume, fût-il taillé sur mesure et dans un tissu en mohair.

Ennemis jurés des Mods, les «rockeurs» affichaient pourtant une classe indéniable




Question n°3 : les Mods étaient-ils des gosses de riches ?
Réponse : NON

Dans la France des années 2010, un adolescent qui se pavane en costume, en veste croisée ou avec une cravate à double-nœud est immédiatement associé au XVIe arrondissement de Paris. Dans le Londres des années 60, cette logique n'a aucun sens. Le courant Mod, et c'est tout à son honneur, est un des rares mouvements de jeunesse dans lequel l'objectif n'est pas de se soustraire aux codes de l'élégance imposés par la bourgeoisie mais, au contraire, de les surpasser. Imaginez des jeunes des cités qui porteraient le monocle, le chapeau melon et le noeud papillon au pied de leur HLM. C'est cela l'esprit Mod : narguer le bourgeois en lui hurlant à la face : «Je suis un moins-que-rien, mais je suis plus classe que toi».

Les Mods ont souvent été associés à la jeunesse dorée dans la mesure où ils portaient des tenues coûteuses et où ils s'opposaient à des rockeurs censés représenter la caste prolétaire et rebelle. Le contingent Mod recrutait pourtant très largement dans les classes moyennes et ouvrières. Sa caractéristique sociale tient plutôt à son caractère urbain, les Mods provenant avant tout des grandes villes.



Question n°4 : devenir Mod, était-ce rejoindre un clan et adopter un état d'esprit ?Réponse : NON

L'Histoire a souvent tendance à glorifier et simplifier le phénomène Mod. Elle propose ainsi souvent une vision schématique et binaire de la jeunesse anglaise partagée entre rockeurs et Mods, chaque clan semblant régi par des codes et des symboles bien distincts.

La vérité était évidemment plus complexe ; il n'y avait pas de frontière aussi tranchée entre les Mods et les non-Mods. D'une certaine façon, dans la jeunesse anglaise des années 60, tout le monde était Mod, et personne ne l'était entièrement. Pourquoi ? Car l'esprit Mod correspondait aux aspirations d'une génération toute entière qui, contrairement aux précédentes, n'avait jamais connu la guerre. N'ayant connu que des temps insouciants, elle mourait d'envie de consommer (des disques, des vêtements,...), de s'amuser (notamment en dansant) et d'affirmer sa liberté vis-à-vis des parents (en adoptant une musique révolutionnaire et une apparence vestimentaire ostentatoire).

D'un strict point de vue musical, la quasi-totalité de la Pop anglaise pouvait être apparentée au son «Mod» dans le sens où elle s'inspirait du rhythm'n'blues américain tout en lui conférant un aspect dansant et entraînant. Beatles et Rolling Stones sont ainsi en 1964-66 très proches des groupes catalogués comme «Mod» (notamment les Who). John Lennon lui-même affirmait dans une interview que, à leurs débuts, les Beatles étaient un groupe Mod (non sans une pointe de condescendance d'ailleurs pour le mouvement).

Pour autant, personne n'était 100% Mod non plus, car l'esprit Mod était un idéal des plus abstraits et des plus flous. Les Mods ne formaient pas un clan homogène ; ils se divisaient en sous-groupes qui se dénigraient les uns les autres en se considérant comme plus «durs» ou plus «puristes». Un monde existait ainsi entre les vrais puristes (amateurs de jazz méprisant les Who, les Kinks, les Small Faces et toute la soi-disante scène Mod anglaise), les petites frappes pour qui le mouvement Mod servait surtout de prétexte pour jouer les lascars et se castagner avec les rockeurs, les minets qui cherchaient les tenues les plus extravagantes pour séduire les filles de leur quartier, les fans de scooter et le troupeau de suivistes qui avait surtout envie de s'amuser et de danser avec les autres. Dix ans plus tard, les néo-Mods formaient également une nuée hétéroclite oscillant entre amateurs de Soul, amateurs de Ska et fans des Jam ou des Who qui ne connaissaient rien à la musique noire. Telle était la réalité du mouvement Mod.



Question n°5 : l'esprit Mod est-il perpétué par les «néo-Mods» ?
Réponse : OUI et NON

Dès que le courant Mod passa de mode, en 1967, des passionnés s'évertuèrent à maintenir la flamme. Des clubs du Nord de l'Angleterre (à Manchester notamment) se rendirent célèbres à cette époque en organisant de grandes fêtes placées sous le signe du Ska et de la Soul (le fameux son «Northern Soul»). Le phénomène amplifia en 1977-79 avec la vague néo-Mod. Aujourd'hui encore, la scène dite Mod continue à être importante et à faire des émules chez les jeunes générations.

Pourtant, il y a là quelque chose de paradoxal. Comment peut-on adopter une attitude rétro et nostalgique vis-à-vis d'un mouvement qui prônait le modernisme à tout prix ? D'un point de vue strictement logique, on ne peut pas être «néo-Mod» et chercher à faire revivre les années 60. À moins que la vraie avant-garde ne soit justement de reconnaître la supériorité de la musique des années 60 sur celle d'aujourd'hui ; voilà un mode de pensée qui, pour le coup, serait réellement révolutionnaire et moderniste, donc Mod.

Alan Brown Set - Emergency 999 (1966)

Modement vôtre.

mercredi 13 avril 2011

Pendentif


Il se passe quelque chose dans le sud-ouest de la France. Depuis quelques mois, Gascons, Catalans et Basques ont le chic pour engendrer des groupes supra-chouettes, qu'ils viennent de Perpignan (les Limiñanas), Biarritz (La Femme, même si l'origine du groupe est sujette à controverse) ou Bordeaux (Pendentif).

Place aujourd'hui à Pendentif qui, à certains égards, se rapproche de La Femme avec ses rythmiques surf et son chant féminin naïf. La comparaison s'arrête cependant là : Pendentif propose des chansons bien plus sages et sa Pop soignée évoque tout aussi bien Air. Je ne sais pas ce que nous réservent Toulouse, Pau, Agen et Narbonne, mais j'en salive déjà !

Pendentif - Riviera (2011)
(site / extrait d'un disque 7 pouces sorti chez La bulle sonore)

lundi 4 avril 2011

Young Michelin



Tout part à vaux-l'eau, y compris chez Michelin. Ainsi, alors que l'entreprise clermontoise parvenait à distiller un je-ne-sais-quoi de sympathie dans nos cœurs grâce à sa tradition paternaliste auvergnate toute surannée et son Bibendum alcoolique, voilà que ses nouveaux dirigeants sabordent son image à petit feu.

Avez-vous vu ce qu'ils ont fait de Bibendum ? Cette fière mascotte n'est plus qu'un gros chewing-gum gavé de stéroïdes et affublé d'un sourire de Playmobil. Elle semble avoir été conçue par un graphiste moldave qui s'exerçait pour la première fois sur un logiciel de modélisation 3D (avec tout le respect que j'ai pour les designers moldaves, qui sont d'ailleurs nombreux à lire ce blog et à qui je soulève amicalement mon chapeau).

Sur Infrasons, bien sûr, on préfère voir le Bibendum Michelin des jeunes années, et on se souvient avec émotion de cette époque où, fier de sa bedaine, il jouait à la belote, trinquait avec des escargots, déclamait du latin et fumait des gros cigares. Peut-être est-ce avec cet esprit nostalgique que le groupe Young Michelin s'est lancé dans la musique. Et peut-être ont ils voulu retrouver la fraîcheur des petites routes départementales avec leur instrumental «Les copains», morceau qui évoque les départs en vacance, le soleil estival et les cartes routières usées.

Young Michelin restera, je pense, toujours un groupe de seconde division. Mais il atteint avec ce morceau un tel sommet de légèreté et d'épuration qu'il mérite d'être cité sur ce blog. Rien que pour eux, le concept de «Ligne claire» devrait s'affranchir des frontières de la BD et investir le langage de la Pop.

PS : la prochaine fois, on restera en France avec un groupe fabuleux : Pendentif. Vous ne devrez rater cela sous aucun prétexte. Tenez-le vous pour dit et dîtes-le dans vos villages.


lundi 28 mars 2011

Bilan du Tournois des 6 Nations (en chansons)

Non content d'être le blog musical préféré des Français (enquête Médiamétrie, février 2011), Infrasons s'attaque cette semaine à la presse sportive. Compétiteurs dans l'âme, nous avons choisi de défier l'Équipe et le Midi Olympique sur leur terrain en vous proposant un bilan du dernier Tournoi des 6 Nations. Cette compétition immémoriale présentait un intérêt particulier cette année puisqu'elle permettait de jauger le niveau des équipes européennes quelques mois avant l'entame de la VIIe Coupe du monde de rugby.

Nos amis mélomanes peuvent toutefois se rassurer, ce bilan se fera en chansons. Mais pourquoi vouloir mélanger rock'n'roll et rugby, me direz-vous ? Eh bien, c'est qu'il s'agit de deux disciplines fort similaires : les Anglais nous battent toujours et les Italiens sont à chaque fois dans les choux.


1) Angleterre



Certes les Anglais ont laissé filé le Grand Chelem (c'est-à-dire la victoire contre les 5 autres nations participantes). Leur parcours leur a toutefois valu une première place très méritée. Seule équipe européenne à avoir déjà remporté la Coupe du monde (en 2003), le XV de la rose semble avoir retrouvé la réussite. Une nouvelle ère s'ouvre-t-elle pour l'Angleterre ?
Morceau choisi : «New Rose».

Damned - New Rose (1976)
(extrait de Damned Damned Damned)

Equipe type : Beatles - Kinks - Who - Pretty Things - Rolling Stones - Creation - Syd Barrett - Buzzcocks - Jam - Television Personalities - Prisoners - Billy Childish - Holly Golightly - Libertines - Coral
(note : l'Angleterre peut également compter sur un banc de remplaçants des plus impressionnants)


2) France


Une seconde place peut sembler honorable. Pourtant, la France a déçu avec deux défaites contre les Anglais et les Italiens. Surtout, le jeu pratiqué fut loin d'être enthousiasmant. La médiocre prestation des Bleus semble avoir sonné le glas d'une génération d'anciens (Chabal, Marconnet,...) qui, à bout de souffle, a été renvoyée à la maison par l'entraîneur.
Morceau choisi : «À bout de souffle»

Marie et les Garçons - À bout de souffle (1977)
(extrait du simple Rien à dire)

Equipe type : Boris Vian, Serge Gainsbourg, Jacques Dutronc, Clothilde, Marie et les Garçons, Plastic Bertrand, La Femme
(note : de fortes individualités, mais un collectif déficient)


3) Irlande


Le XV du trèfle n'a pas réalisé un brillant tournoi, loin s'en faut. Pourtant, la victoire contre l'ennemi anglais suffit au bonheur des Irlandais. Emmenée par ses vieux briscards (O'Driscoll, O'Gara,...), l'équipe a prouvé qu'elle restait dangereuse pour n'importe quel adversaire.
Morceau choisi : «The Irish Rover»

Dubliners & Pogues - The Irish Rover (1987)
(extrait de 25 Years Celebration)

Equipe type : Them - Undertones - Stiff Little Fingers - Outcasts - Dubliners - Pogues
(note : une équipe qui repose largement sur ses vieilles gloires)


4) Pays de Galles


Équipe enthousiasmante depuis quelques années, les diables rouges ne parviennent cependant pas à retrouver le niveau qui avait fait leur gloire dans les années 60-70. Toute sympathique qu'elle est, elle semble condamnée aux seconds rôles pour la Coupe du monde. Les supporteurs gallois pourront continuer à être nostalgiques.
Morceau choisi : «Stuck in the 60's»

El Goodo - Stuck in the 60's (2005)
(extrait de El Goodo)

Equipe type : Amen Corner - John Cale - Badfinger - Young Marble Giants -
Super Furry Animals - El Goodo
(note : une équipe trop gentille ?)


5) Écosse


L'Écosse n'y arrive décidément plus. 12 ans qu'elle se démène en fond de classement, luttant avec l'Italie pour éviter la dernière place. Non, vraiment, il n'y a rien à attendre de cette équipe ; l'exploit semble hors de portée.
Morceau choisi : «Something I Can't Have»

Jesus & Mary Chain - Something I Can't Have (1993)
(extrait de The Sound of Speed)

Equipe type : Beatstalkers - Stealers Wheel - Orange Juice - Jesus & Mary Chain - Primal Scream - Belle & Sebastian
(note : de vrais talents, mais un complexe d'infériorité face au voisin anglais)


6) Italie


Alors oui, bien-sûr, les Italiens terminent derniers du Tournoi. Ils n'ont pourtant pas démérité et se sont même offerts leur petit exploit personnel : une victoire contre la France (la première depuis que les Transalpins participent au Tournoi). Rome et son Capitole ont donc résisté à la vague gauloise !
Morceau choisi : «La città sommersa» («la cité submergée»)

Rangers - La città sommersa
(extrait de Mondo Hysterico, vol.2)

Equipe type : Black Watch, Rangers, Mojomatics
(note : les Italiens n'ont jamais su s'approprier vraiment le rock'n'roll)